L’Amérique et nous : « C’est pas la guerre, c’est pas sa guerre, c’est not’ guerre! »
L’histoire de Liudmila Kryvets et de Donald Adam me hante. D’une bonne façon. Elle me réchauffe le cœur, me rassure, un peu, sur l’humanité. Et si j’en avais le talent, je puiserais dans leur vie le matériel pour écrire le scénario d’une comédie romantique sur la capacité qu'ont les êtres humains de transcender les pires horreurs, les grandes tristesses, les deuils, les chocs, grâce à de la tendresse, de l’amitié, de la solidarité, de la nourriture, beaucoup de nourriture, et des fous rires.
Le film commencerait à l'hiver 2022. Une femme aux cheveux noirs très frisés dort dans une église à la frontière de la Pologne et de l’Ukraine. Elle est couchée sur son petit matelas de sol, figée par la peur, incapable de dormir. Elle vit dans cette église avec une quarantaine d’autres âmes en peine depuis qu’elle a quitté son logement, situé dans une ville que l’armée russe a envahie. La nuit, beaucoup de gens pleurent. Elle aussi.
Puis, on verrait un homme dans un petit appartement situé non loin du sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, à Cap-de-la-Madeleine, à Trois-Rivières, PQ. Il est dans la mi-cinquantaine. Il pleure lui aussi, mais en silence. Il a perdu la ferme dans laquelle il avait tout investi. Il est déprimé. Désœuvré. Il regarde les nouvelles. Les images de la guerre en Ukraine qui tournent en boucle à la télévision le bouleversent.
Ensuite, on le verrait faire des recherches. En effet, Donald Adam s'est mis en tête, lui qui a toujours cultivé la terre en Mauricie, d’aller aider les cultivateurs ukrainiens. On l'entendrait faire un appel à l’Union des producteurs agricoles du Québec, on le verrait écrire à l’Union des producteurs agricoles de l’Ukraine et on verrait la réponse sur l'image. Pour obtenir un visa, Donald, vous devez fournir une adresse en Ukraine.

Liudmila Kryvets et son ami Donald
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
C'est ici que l'aventure commence.
Par le hasard d’un groupe Facebook, quelqu’un a mis Donald en contact avec Liudmila, seule et traumatisée dans son église bondée. Elle a accepté que ce Québécois écrive l’adresse de son appartement à Tchernihiv sur sa demande de visa.
On s’est mis à s’écrire
, me raconte Donald. Je voyais bien que cette femme vivait un cauchemar. Alors, je lui ai dit : "Toi, tu viens chez moi, à Trois-Rivières, tu t’installes dans mon appartement, et puis moi, je partirai en Ukraine."
Sur son La-Z-Boy, Donald, qui porte un t-shirt avec le nom de ce pays où il n’est finalement jamais allé, me dit : Tu comprends, moi, je vivais ma propre guerre intérieure. Je m’en allais en Ukraine en me disant : "Si je meurs, c’est pas très grave", tu vois ce que je veux dire?
Il n’est pas allé en Ukraine, mais une Ukrainienne est arrivée dans sa vie. Complètement traumatisée avec trois petites valises seulement
, se souvient Donald. Dans son appartement de Trois-Rivières, où je les rencontre tous les deux, il y a des drapeaux du pays en guerre partout. Liudmila, je la traite comme une reine. Je lui rends service. Mais en fait, c’est elle qui me rend service. J’allais pas bien quand elle est arrivée. Lui offrir un refuge et m'occuper d'elle a donné un sens à ma vie, m’a redonné l'équilibre.

Une recette de biscuits utilisée par Liudmila Kryvets.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Avec son rire flûté, Liudmila, qui ne parlait pas un mot de français à son arrivée et qui, maintenant, se débrouille incroyablement bien grâce à la francisation, va chercher de la compote qu’elle a fait refroidir sur le balcon. Je cuisine tout le temps. Du bortsch, des biscuits. J'apporte de la nourriture ukrainienne à mes collègues au travail.
En Ukraine, elle était gestionnaire dans une compagnie de nourriture pour animaux. Elle travaille aujourd’hui chez Tim Hortons, pas trop loin de la maison de Donald.
Depuis deux ans et demi, Donald dort dans le salon. Il a laissé sa chambre à Liudmila. Ces deux-là ne forment pas un couple, mais ils s’aiment et partagent même le fardeau de la guerre : C’est pas la guerre, c’est pas sa guerre, c’est not' guerre
, me dit-il.
Pour lui changer les idées, Donald Adam lui organise des activités. Liudmila est allée donner des ateliers de cuisine ukrainienne dans les résidences de personnes âgées de la région, et maintenant, elle donne des conférences dans les écoles sur le compost.
Liudmila rigole. Adam a inventé un jeu autour du compostage. Un bac à assembler. Bref, rien à voir avec l'Ukraine, mais Liudmila finit toujours par parler avec les enfants curieux de son parcours, de l'Ukraine, de la guerre.

Liudmila Kryvets montre une photo de sa mère sur l'écran de son téléphone.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Moi, j’adore le Québec. Les gens me disent : "Trop de neige. Trop froid." Et moi, je dis : "J’aime la neige. J’aime pays sécurité, pays pas de stress"
, me dit Liudmila, qui termine toujours ses phrases sans trop d’articles, en riant.
Pendant que nous discutons, la mère de Liudmila, demeurée en Ukraine, écoute, grâce à un cellulaire sur le comptoir de la cuisine, une conversation qu’elle ne comprend pas. Sa mère est coincée dans un petit appartement en Ukraine
, explique Donald. Elle est toute seule. La sœur de Ludmila est partie en Suisse. Elle a deux garçons et ne voulait pas les sacrifier à la guerre, alors la maman est toujours avec nous par la magie d’Internet. Des heures par jour.
Je demande à Liudmila ce que sa mère pense des déclarations de Donald Trump, qui a dit cette semaine que le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, est un dictateur et qui l’a accusé d’avoir commencé la guerre avec la Russie. La mère de Liudmila répond que Donald Trump est le diable.
Liudmila ne rit plus lorsqu'elle dit ceci : Poutine a envahi l'Ukraine. Poutine est responsable de la guerre et la guerre est un cauchemar.
Donald Adam me raconte que dans le petit appartement de Trois-Rivières, il essaie de limiter le temps consacré aux nouvelles, car elles sont mauvaises ces jours-ci. Il veut préserver un peu de paix autour de Liudmila et la laisser rire un peu.
J’ai retrouvé l’envie de faire confiance aux êtres humains

Viktoriia travaille maintenant au centre-ville de Montréal dans une grande entreprise
Photo : Ariane Labrèche
Au Centre Eaton, à l’heure du lunch, Viktoriia Kalinovska me raconte qu’elle a eu une très dure semaine. D’habitude, j’ai une super routine le matin. Je fais des exercices, je déjeune en écoutant des trucs en français, j’essaie de ne pas trop écouter les nouvelles. Mais cette semaine, je n’y suis pas arrivée. J’avais tout le temps le nez rivé sur mon cellulaire pour voir ce qui se passait.
Le destin des gens bousculés injustement par la cruauté de l'Histoire a souvent cet aspect tragique dans la trame d’un récit où chacun peut se projeter en se disant : Imagine!
Cette jeune femme dans la mi-trentaine plonge pour nous dans des souvenirs douloureux. Elle raconte qu'au début de la guerre, elle est allée chercher de l’équipement militaire pour ses hommes
. Son frère et son chum sont partis à la guerre. Mais ils manquaient de vêtements chauds et appropriés. Avec un ami, Viktoriia s'est donc rendue en Autriche et en Slovaquie pour rapporter du matériel en Ukraine, mais au moment de rentrer et de passer la frontière, elle a décidé que non. Elle allait plutôt se rendre… au Canada.
Lorsqu'elle me raconte cette décision déchirante, ses grands yeux bruns s’embuent. Elle en pleure encore. Comme elle a pleuré ce jour-là. J’ai pleuré pendant tout le voyage qui m'a mené de la Pologne à Paris, parce que je savais que ma vie venait de changer pour toujours et que j’ai vraiment pris conscience à ce moment-là que j’étais une victime de la guerre.

Viktoriia porte au cou une chaînette dont le pendentif a la forme de l'Ukraine.
Photo : Ariane Labrèche
La jeune femme travaillait dans une grande compagnie qui avait une succursale à Kiev. Or, à ce moment crucial où elle a confié les vêtements qu’elle avait achetés pour ses hommes à un compatriote en route pour Kiev et où elle a décidé qu’elle ne pouvait plus vivre dans un pays en guerre, qu’elle voulait vivre en paix, vivre tout court, elle a décidé qu’elle irait s’installer là où se trouvait le siège social de cette compagnie, au Canada. À Montréal. Je ne savais pas que c’était au Québec. Je ne savais pas ce qu’était le Québec et je ne savais pas qu’on y parlait français.
La veille de son vol Paris-Montréal, dans un groupe Facebook où des Canadiens offrent d’héberger des réfugiés ukrainiens, un homme d’affaires qui a une grande maison à Westmount mais qui se trouve à l’époque dans sa villa au bord de la mer, quelque part dans le Sud, lui offre de s’installer chez lui, le temps qu'il lui faudra pour reprendre son souffle, se trouver un emploi, etc.
Quand je suis arrivée à Montréal, j’ai pleuré. J’ai pleuré de soulagement. J’ai tout de suite compris que j’étais ici chez moi. Je ne sais pas pourquoi. Je suis bien ici.
Viktoriia étudie le français quatre soirs par semaine après ses journées de fou. Elle travaille comme analyste pour une grande entreprise qui la traite bien et où ses collègues font montre de patience et de générosité à son égard, nous dit-elle. Son mari, Oleg, est toujours là-bas. Il lui manque. Sa sœur, journaliste, est au front et couvre la guerre. Son frère, dont c’était l’anniversaire cette semaine, est à la guerre. Ses parents lui manquent. Son chat. Tous lui manquent.
Cette semaine, elle a parlé avec sa famille par Zoom. J’ai l’impression que nous vivons un moment historique où tout peut basculer. Ce que Trump a dit, c’est horrible, c’est terrifiant. En disant que le pouvoir de Zelensky n’est pas légitime, ce qu’il veut, c’est faire rentrer des prorusses au Parlement ukrainien et mettre la main sur nos ressources. Mais Poutine est un terroriste et jamais les Ukrainiens n’accepteront de capituler
, dit-elle.

Viktoriia garde une photo de son mari sur son écran de téléphone.
Photo : Ariane Labrèche
Ce qui s’est passé cette semaine force ma famille à réfléchir à la suite, au plan B. Doivent-ils aussi quitter l’Ukraine?
Je demande à Viktoriia si elle a perdu espoir. Non. Je n’ai pas le choix. Il faut que je garde espoir.
Elle ajoute : Tu sais, ici, au Québec, j’ai retrouvé l’envie de faire confiance aux êtres humains. Beaucoup de gens m’ont aidée sans attendre rien en retour. Beaucoup de gens m’ont dit : "On ne te connaît pas, mais on t’adopte, on est avec toi", et c’était vrai.
Et là, ce sont mes yeux à moi qui s’embuent un peu quand elle me dit ça.
La guerre, comme me l'a dit Donald Adam à Trois-Rivières, ce n’est pas la guerre. Ce n'est pas désincarné. Ce sont des histoires d’êtres humains qui s'entretuent, mais c’est aussi celles d’êtres humains qui se donnent la main pour que ça fasse moins mal.
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